Pour bien des victimes de sévices sexuels, cette voyelle symbolise désormais le fait de sortir du mutisme pour dénoncer son agresseur.

«A», personnalité de l'année 2017 de La Voix de l’Est

A. Prise seule, hors contexte, la première lettre de l’alphabet peut sembler banale. Mais pour bien des victimes de sévices sexuels, cette voyelle symbolise désormais le fait de sortir du mutisme pour dénoncer son agresseur, de se tenir debout dans l’adversité. Le requérant du recours collectif contre les Frères du Sacré-Cœur à Granby, dont l’identité est préservée derrière ce simple signe graphique, incarne ce mouvement qui s’enracine à travers le globe.

Le directeur du comité des victimes de prêtres, Carlo Tarini, croit que le phénomène actuel de dévoilement d’agressions sexuelles n’est que « la pointe de l’iceberg ». « Les agressions sont comme un cancer que l’on a [trop] longtemps traité comme un rhume, illustre-t-il. Heureusement, ça tend à changer. La société prend conscience que de garder le silence a un lourd coût. [...] Les victimes n’ont pas encore vu les retombées des dénonciations. Entre autres que des agresseurs se fassent passer les menottes. Plus il y aura de jugements favorables, notamment pour les recours collectifs contre des agresseurs, plus de gens auront le courage d’aller de l’avant. »

Le directeur général de Ressources pour hommes de la Haute-Yamaska, Bertrand Proulx, est du même avis. « La plupart des victimes d’agressions sexuelles que nous rencontrons vivent avec un grand sentiment de culpabilité. Voyant que d’autres personnes brisent le silence en toute confidentialité, elles décident de se libérer d’un boulet qu’elles traînent parfois depuis des décennies. »

Tabous

Les tabous entourant les agressions sexuelles, notamment chez les hommes, freinent plusieurs personnes à sortir de l’ombre. Ce fut le cas de A. 

L’homme de 57 ans allègue avoir été violé à plus de 300 reprises pendant qu’il était pensionnaire au Collège Mont-Sacré-Cœur au cours des années 1970. Il était alors âgé de 13 à 15 ans. Les sévices auraient été commis par le frère Claude Lebeau de trois à six fois par semaine pendant deux ans. « Dans les années 1970, les choses n’étaient pas comme aujourd’hui. La sexualité était tabou. Je gardais mon secret parce que j’avais peur de me faire traiter d’homosexuel. [...] Je me disais que mon agresseur m’avait choisi parce que j’étais plus faible que les autres. Le peu de confiance que j’avais en moi, je l’ai perdue, a-t-il confié à La Voix de l’Est. Et ça a eu des répercussions que je traîne toujours. Avoir été violé des centaines de fois, ça détruit une vie. »

M. Proulx dresse un constat similaire à ce chapitre, estimant que les femmes, après avoir été agressées, sont plus enclines à passer à l’action que les hommes. « En général, les femmes ont tendance à donner l’ensemble des faits, à s’ouvrir dès le début. Il y a plus de “blocages” chez les gars. Ils ne lâchent pas le morceau d’un coup. Et malheureusement, la peur d’être étiqueté comme un homosexuel en paralyse plusieurs. »

Bertrand Proulx, directeur général de Ressources pour hommes de la Haute-Yamaska

Recrudescence

Bertrand Proulx a noté une « recrudescence marquée » des dénonciations d’agressions sexuelles dans la région depuis le printemps passé, qu’il attribue notamment à la médiatisation du dossier du recours collectif contre les Frères du Sacré-Cœur. « Le phénomène s’est stabilisé durant l’été. Les gens sont plus relaxes, parfois en vacances, alors ils reportent l’idée de parler de ce poids énorme qu’ils traînent, dit-il. Ça a augmenté à nouveau vers septembre. »

De son côté, le psychologue expert Hubert Van Gijseghem identifie trois grandes vagues de dénonciations ayant eu lieu au cours des quatre dernières décennies. La première s’est déroulée au début des années 1980. Vint ensuite la poursuite de Nathalie Simard contre son ex-impresario Guy Cloutier, en 2005. Puis, tout récemment, les allégations de harcèlement sexuel concernant le producteur déchu, Harvey Weinstein, ébranlent tout Hollywood et font écho sur le globe en entier.

Bémol

Devant la vague de dénonciations qui déferle, le Dr Van Gijseghem soulève un bémol. « La dénonciation, ce n’est pas bon pour tout le monde. C’est du cas par cas. [...] Plusieurs personnes préfèrent beaucoup garder [le silence] plutôt que de se promener dans leur entourage avec une étiquette de victime », mentionne celui qui compte des milliers d’expertises psycholégales. « Une personne qui a subi une agression sexuelle ne devrait pas être poussée dans le dos pour dénoncer. On ne sait pas si cette personne guérira grâce au dévoilement. [...] Tout le monde, inconsciemment, fait un calcul coût/bénéfice de dénoncer. Mais ça n’a rien à voir avec l’argent », ajoute-t-il.

Le spécialiste croit néanmoins que la hausse des dévoilements aura une incidence à la baisse sur le nombre d’agressions. « Les agresseurs opportunistes vont y penser à deux fois avant de passer à l’acte, indique-t-il. Dans les partys du temps des Fêtes, des gars vont garder leurs mains autour de leur verre plutôt que de les mettre sur des fesses, des genoux ou des seins. »

Carlo Tarini, directeur du comité des victimes de prêtres

Anonymat

Pour bien des gens ayant subi des sévices sexuels, constater que son agresseur a fait d’autres victimes est un des principaux déclencheurs pour sortir de l’ombre, fait valoir Carlo Tarini. « Les gens se sentent moins isolés », dit-il. De plus, la crainte de devoir dévoiler au grand jour son identité rebute bien des victimes. « Ça prend beaucoup de courage pour briser le secret d’une agression, surtout quand on a gardé le couvert sur la marmite durant des années, mentionne celui qui est à la tête du comité des victimes de prêtres. Il faut que les gens comprennent qu’ils peuvent rester anonymes dans le processus, peu importe la voie choisie pour se libérer, que ce soit devant les tribunaux ou en allant chercher de l’aide psychologique. »

Pour sa part, le DG de Ressources pour hommes de la Haute-Yamaska estime que cette importante barrière s’estompe peu à peu. « On sent un changement dans la mentalité des victimes. Le travail de conscientisation des dernières années porte ses fruits. Les gens constatent qu’ils peuvent venir chercher de l’aide pour se sortir du cercle vicieux qui les tire vers le bas depuis trop longtemps. »