Le ministre délégué à la Santé, Lionel Carmant.
Le ministre délégué à la Santé, Lionel Carmant.

100 M$ en santé mentale : une aide accueillie avec prudence dans la région

Roxanne Caron
Roxanne Caron
La Voix de l'Est
L’investissement de 100 millions de dollars en santé mentale, annoncé par le ministre Lionel Carmant lundi, a été accueilli favorablement dans la région par les acteurs du milieu. Certains d’entre eux émettent toutefois des bémols quant à cette aide financière, survenue au surlendemain du double meurtre à l’épée dans le Vieux-Québec.

Tout argent affecté à la santé mentale est une bonne nouvelle lance d’emblée Charles Rice, président du COSME, qui réunit les regroupements régionaux d’organismes communautaires de la santé mentale.

Toutefois, celui-ci aurait souhaité que cette annonce s’inscrive dans un plan d’ensemble. «On a l’impression qu’on y va beaucoup à la pièce.»

En effet, le montant de 100 millions $ se détaille en investissements ponctuels étalés sur la prochaine année et demie. Ils ne seront donc pas récurrents.

De cette aide, les organismes communautaires toucheront 10 millions. Pour eux, il s’agit d’un financement supplémentaire pour l’année 2021‑2022, alors qu’ils ont reçu une aide d’urgence de 17,6 millions récemment, montant duquel l’Estrie a touché 758 384 $.

«La bonne nouvelle, c’est que ça va nous permettre de prolonger les choses qu’on va mettre en place. Mais créer de nouveaux services et former du monde, ça ne se fait pas en claquant des doigts», fait valoir M. Rice.

Esther Laframboise, directrice du Centre de prévention du suicide (CPS) de la Haute-Yamaska

De son côté, Esther Laframboise, directrice du Centre de prévention du suicide (CPS) de la Haute-Yamaska, croit qu’une aide ponctuelle est toutefois appropriée et nécessaire dans le contexte de pandémie.

Procédure complexe

Joseph-Anne St-Hilaire, directrice de l’organisme l’Autre Versant avait davantage de questions que de réponses après l’annonce du gouvernement du Québec. Comment et quand l’argent sera réparti et distribué ? se questionnait-elle à l’issue du point de presse. «Il devrait y avoir un plan d’action financier. Là on lance de l’argent, mais va-t-il y avoir un plan ? Et les CIUSSS vont-ils distribuer l’argent comme ils le veulent ou il va y avoir une directive ?»

M. Rice croit d’ailleurs que les procédures qui accompagnent les demandes d’aide financière sont laborieuses. «Dans la première annonce de 17,6 M$, le Conseil du trésor nous avait imposé un cadre extrêmement serré. On a réagi et ils ont reculé et assoupli les modalités. On attend de voir c’est quoi le prochain cadre qu’ils vont nous proposer.» Certaines régions avaient même refusé de postuler pour le premier fonds, tellement les délais étaient serrés et que les organismes en avaient plein les bras.

Sophia Cotton, directrice du Centre de femmes Entr’elles

Sophia Cotton, directrice du Centre de femmes Entr’elles, déplore elle aussi la complexité de la procédure pour toucher l’argent. «ll avait fallu faire une demande de financement assez costaude avec des prévisions en reddition de compte pour les services qu’on va donner. Je trouve ça effrayant de demander autant alors qu’on est complètement dans le jus.»

La directrice du Centre de prévention suicide de la Haute-Yamaska espère quant à elle que tout l’argent investi permettra d’avoir un impact positif sur les mesures de prévention. Un montant de 4,9 millions $ sera d’ailleurs réservé pour accélérer le déploiement de la stratégie numérique en prévention du suicide et pour rehausser la ligne 1-866-APPELLE.

À ce sujet, Mme Laframboise vante un volet de la stratégie numérique déployé au mois d’octobre, c’est-à-dire le site web suicide.ca. «Les gens peuvent clavarder en ligne pour avoir accès à un intervenant. Ce n’est pas 24/7, mais ça s’enligne sur ça.»

Joseph-Anne St-Hilaire, directrice de l’organisme l’Autre versant Alternative en santé mentale

Pour un meilleur accès aux services

De son côté, Katheryne Auclair, agente de relations humaines (ARH) au Centre intégré de santé et de services sociaux de la Monteregie-Ouest, s’est réjouie d’une aide supplémentaire pour la santé mentale.

À ses yeux, le gouvernement du Québec vient de mettre le «doigt sur le bobo que notre société est malade». «Il y a une question plus profonde à se poser en tant que société sur ce qui fait en sorte que notre société est malade comme ça. Il ne faut pas juste travailler à régler un symptôme, mais à régler un problème qui est une souffrance psychologique profonde. Et pour faire ça, ça prend un suivi à long terme.»

Katheryne Auclair, agente de relations humaines au Centre de réadaptation en dépendance le Virage de Granby

Bien qu’elle reconnaisse qu’il y ait un manque criant de ressources dans le réseau de la santé et des services sociaux, Mme Auclair, qui travaille au Centre de réadaptation en dépendance (CRD) le Virage de Granby, espère que l’argent permettra de donner un accès direct aux soins. À ce sujet, elle nomme le Programme québécois pour les troubles mentaux : des autosoins à la psychothérapie (PQPTM) qui s’est étendu depuis l’automne 2019 dans cinq établissements du réseau de la santé. Ce programme vise à assurer le meilleur accès possible à des services en santé mentale, dont la psychothérapie.

«L’important dans tout ça, c’est de répondre aux besoins de la population. On offre des bons services, mais c’est le minimum. On pourrait en offrir beaucoup plus parce qu’on a les habiletés pour le faire, mais on manque d’argent et de ressources», dit-elle.

Au CRD le Virage, les six agentes de relations humaines et l’éducatrice prennent en charge des personnes ayant des problèmes de drogues, d’alcool, de médicaments, de cyberdépendance et même de jeux pathologiques. «C’est une réalité dont on parle très peu. Les gens sont en détresse, donc tous ces comportements-là, c’est un symptôme d’un mal-être. Le mal-être, c’est une problématique de santé mentale qui peut être reliée, encore plus en temps de COVID, à l’isolement. Une personne isolée sombre encore plus dans sa problématique de toxicomanie», donne-t-elle en exemple.

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«ATTENTION AUX AMALGAMES»

Évitant de tracer un lien direct entre maladie mentale et crime violent, le ministre Lionel Carmant a refusé de lier le drame de Québec à la détresse ambiante due à la pandémie de COVID-19.

Les organismes communautaires sondés ont toutefois tiqué que cette annonce soit faite au surlendemain des événements, comme s’ils étaient est intimement liés aux problèmes de santé mentale.

«Oui c’est possible que la personne ait des problèmes de santé mentale, mais là on fait une corrélation directe. Il ne faut pas associer la violence et la santé mentale ensemble. C’est plutôt le contraire: souvent, les personnes ne sont pas violentes», relève la directrice de l’Autre Versant.

M. Rice y va lui aussi d’un avertissement : «Il faut faire attention aux amalgames», dit-il.

«Je connais plusieurs personnes qui ont des problèmes de santé mentale qui n’ont rien à voir avec ça. Il faut être très prudent sur les associations qu’on peut faire, d’autant plus qu’on ne connaît pas grand-chose sur l’individu qui a commis ça. La grande majorité de gens qui ont des problèmes de santé mentale ne sont pas violents, je peux vous l’assurer», a-t-il tenu à souligner.

Besoin d’aide ?

— Centre de réadaptation en dépendance Le Virage: 1 866-964-4413

— Centre de prévention du suicide de la Haute-Yamaska: 450-375-4252

— Centre pour femmes Entr’elles de Granby: 450-375-4042

— L’Autre Versant alternative en santé mentale: 450-777-7611