Une infirmière qui travaille à l’urgence de l’hôpital de Granby dénonce notamment le manque de personnel et l’épuisement des employés.

« Les filles sont épuisées »

Manque de personnel. Temps supplémentaire obligatoire. Épuisement. Une infirmière de l’urgence de l’hôpital de Granby dénonce les conditions actuelles et lance un cri du cœur.

« Les filles sont épuisées. C’est drainant. C’est jour après jour. Tu pars le matin et tu te demandes comment elle sera grosse ta merde aujourd’hui, dénonce l’employée qui s’est confiée à La Voix de l’Est sous le couvert de l’anonymat. Sincèrement, je n’ai jamais vu ça comme ça. »

Épuisée par la situation qui persiste à l’urgence, elle a décidé de lever le voile sur des situations qu’elle et ses collègues vivent. « J’ai des amis de longue date, des pionnières, des filles chevronnées d’urgence, qui en mangent et qui sont capables d’en prendre. Quand tu vois ces filles-là pleurer, tu te dis “OK, il y a un problème” », raconte-t-elle.

Les situations qu’elle dénonce, et qui sont survenues dans les dernières semaines, découlent notamment d’un manque de personnel, autant des infirmiers, des préposés aux bénéficiaires que des secrétaires médicales, dit-elle. Il n’est pas rare qu’il manque une, deux, voire même trois infirmières pendant un quart de travail, dit-elle. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit pendant un quart de nuit où il manquait trois infirmières.

Le ratio est d’un infirmier pour cinq patients, ce qui n’est pas respecté. « C’est constamment sept patients pour une infirmière », affirme-t-elle.

Une soirée a été particulièrement critique, selon cette employée du département de l’urgence. Seulement deux infirmières étaient en poste aux soins intensifs alors qu’elles sont trois habituellement.

« La direction a informé le personnel de l’urgence qu’il manquait une infirmière et qu’il ne pouvait pas y avoir aucune admission aux soins. C’est critique de dire qu’on ne peut plus admettre un patient aux soins intensifs. Un moment donné, il va arriver une méga gaffe… », craint-elle.

Au triage de l’urgence, la réévaluation des patients qui sont dans la salle d’attente est également difficile. À titre d’exemple, un patient qui est classé trois en fonction de son état de santé devrait être réévalué aux 30 minutes par l’infirmière. « Des fois, il peut y avoir de six à huit heures d’attente pour les classes trois. Et c’est impossible de faire ta réévaluation. Il y a constamment un flot de personnes qui entrent, décrit-elle. [...] Il faudrait une deuxième personne. À Sherbrooke, ils sont deux », poursuit-elle.

Examen retardé
Le manque de personnel infirmier aurait également entraîné un délai pour une coronarographie — un examen que doit subir un patient chez qui le médecin soupçonne qu’une ou plusieurs artères du cœur sont bloquées. L’infirmière doit escorter le patient lors du transport ambulancier jusqu’au Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke où l’examen est réalisé.

« L’examen a été annulé parce qu’il n’y avait pas de ressource disponible pour aller porter le patient, explique l’infirmière. Le lendemain, un deuxième patient s’est ajouté pour le même examen. Finalement, un patient aux soins intensifs était beaucoup plus instable que les deux autres, donc l’infirmière est partie avec le patient des soins intensifs. Les autres n’ont pas eu leur examen. Un des patients a attendu au moins 48 heures. »

Une unité de débordement a récemment été aménagée dans l’ancien département d’hémodialyse pour donner une bouffée d’air à l’urgence de Granby. Or, toujours selon cette infirmière, du personnel de l’urgence est réclamé pour travailler dans cette unité. « C’est vraiment n’importe quoi parce qu’ils “découvrent” l’équipe de l’urgence pour aller travailler au débordement. Ils nous ont promis de nous alléger la tâche avec le débordement et finalement, on s’est fait jouer un tour », déplore-t-elle.

Épuisement
De leur propre chef, certains employés proposent de faire des heures supplémentaires. Malgré cela, dit l’infirmière, le temps supplémentaire obligatoire est fréquent, alors que cela devrait être une mesure exceptionnelle. Elle cite notamment en exemple un collègue de travail qui a effectué deux quarts de travail consécutifs faute d’effectif.

« C’est l’épuisement de tout le personnel. C’est le désarroi complet. On est menottés. On n’est pas capables de faire la job qu’on doit faire, déplore-t-elle. Tout le monde se démène. Que ce soit le personnel infirmier, les médecins. Les préposés sont à bout de souffle aussi. On est tout le temps sur la corde raide, à essayer de patcher et ça fait qu’on s’épuise. »

Pendant les quarts de travail, la simple prise du repas est parfois réduite à quelques minutes. « C’est inadmissible qu’on soit rendu à dire “ah, on n’a pas dîné encore aujourd’hui” comme si c’était normal. Une journée, j’ai eu 15 minutes pour prendre une bouchée. »

L’employée qui s’est confiée à La Voix de l’Est estime que la situation est à prendre au sérieux pour éviter des situations potentiellement dangereuses. « Les filles sont fatiguées. Les patients sont malades. C’est des cas complexes, il faut que tu sois 100 % là », dit-elle.

Constamment, des situations qui n’ont « pas d’allure » sont signalées au syndicat, explique l’infirmière.

Des solutions
La présidente du Syndicat des professionnelles en soins des Cantons-de-l’Est, affilié à la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ-SPSCE), Sophie Séguin, est bien au courant du manque de personnel à l’urgence de Granby, mais également dans les autres unités de soins.

Même chose pour le temps supplémentaire obligatoire. « On sait qu’il y a beaucoup trop de temps supplémentaire [...], dit-elle. C’est aussi causé par le taux d’absentéisme qui est plus élevé chez nous que la moyenne provinciale », explique Mme Séguin.

Sans vouloir minimiser la situation vécue à l’urgence de Granby, des circonstances expliquent que la situation soit plus difficile à cette période-ci, notamment les cas d’influenza et le nombre de patients sur civière en attente d’être relocalisés dans un centre d’hébergement, entre autres.

La présidente du FIQ-SPSCE reconnaît que le personnel de l’urgence a un « trop plein et c’est très stressant de travailler dans ces conditions-là ». « On déplore cette situation-là. C’est pour ça qu’on fait autant de revendications, de dénonciations en lien avec les ratios de patients, l’épuisement professionnel, dit-elle. Je pense qu’on a atteint le seuil maximum d’épuisement et de surcharge de travail, des mesures exceptionnelles qui sont rendues régulières et il faut renverser ça. On le sait. La direction est au courant. On va essayer de trouver des solutions à court, moyen, long terme. »

Tous les responsables, dit-elle, sont mobilisés pour améliorer la situation autant à Granby qu’ailleurs au Québec. Le ministère de la Santé, la FIQ, l’Ordre des infirmières et les établissements de santé travaillent tous en collaboration, affirme Mme Séguin.

DES MESURES POUR SOULAGER L'URGENCE

La direction du CIUSSS de l’Estrie-CHUS reconnaît que la situation n’est pas toujours facile à l’urgence de l’hôpital de Granby. Elle assure tout mettre en œuvre pour alléger la charge de travail. La mise en place de mesures de gestion exceptionnelles a porté ses fruits à l’urgence en amenant le taux d’occupation autour de 100 %, fait-elle savoir. 

« On est conscients que nos équipes sont épuisées. Elles contribuent très fortement et elles sont très engagées, affirme Lyne Cardinal, directrice des services généraux au CIUSSS de l’Estrie-CHUS. On s’assure de la sécurité de la clientèle et on pose des gestes quotidiennement pour enlever de la pression sur tout le monde. »

Elle affirme qu’il est parfois difficile de remplacer les employés absents. « C’est vrai que ça engendre des demandes de temps supplémentaires et parfois, du temps supplémentaire obligatoire. C’est un mode de fonctionnement qui ne peut pas perdurer dans le temps parce que les équipes vont être épuisées », indique Mme Cardinal. 

La directrice des services généraux affirme que c’est exceptionnel qu’il manque deux, voire trois infirmiers lors d’un quart de travail.  

Elle précise qu’il faut également prendre en considération qu’il s’agit actuellement d’une période plus vulnérable sur le plan de la santé. « On travaille vraiment fort à atténuer et à trouver des solutions face aux différents enjeux qu’on a présentement. On est dans les périodes plus aiguës de la grippe et de la gastro. Et ça n’échappe pas à notre personnel, donc on a des absences parce qu’ils sont malades. » 

Des mesures fructueuses

Des mesures de gestion exceptionnelles ont été mises en place depuis deux semaines afin de faire diminuer la pression sur les urgences de la région, dont celle de Granby. L’objectif est d’atteindre un taux d’occupation près du 100 %, explique Mme Cardinal. Les chirurgies non urgentes ont donc été réduites, ce qui permet l’accessibilité à plus de lits. « Si j’ai plus de lits, je peux monter des patients qui sont à l’urgence plus rapidement », illustre-t-elle.  

Les mesures portent leurs fruits. Le taux d’occupation de l’urgence de Granby était à 90 % mardi matin. 

Questionnée sur certaines informations transmises par l’infirmière qui s’est confiée à La Voix de l’Est, la directrice n’a pas commenté le délai de 48 heures avant la coronarographie d’un patient (lire autre texte). Elle a toutefois assuré que la situation clinique du patient était stable si le transfert a été retardé. 

Mme Cardinal affirme qu’il n’y a pas de ressources qui sont enlevées de l’urgence pour travailler à l’unité de débordement. Elle explique que s’il y a six patients de plus qui sont à l’urgence, il y a une infirmière qui est ajoutée pour suivre ces patients. S’ils sont déplacés vers l’unité de débordement, l’infirmière se déplace elle aussi. « Ce n’est pas d’enlever une infirmière. L’infirmière suit la clientèle qu’on déplace », dit-elle. 

Lyne Cardinal confirme qu’il arrive que le délai de réévaluation des patients au triage ne soit pas respecté. « Mais on demande à tous les patients de venir voir l’infirmière s’il y a un changement de leur état de santé », dit-elle, en précisant que la situation n’est pas nécessairement attribuable au manque de personnel, mais plutôt à l’affluence et aux arrivées des ambulances. 

Quant au manque de personnel infirmier aux soins intensifs de l’urgence, Mme Cardinal assure que des mesures sont prises pour assurer la sécurité de la clientèle.