Nicolas Bourcier
La Voix de l'Est
Nicolas Bourcier

« Le monde a plus que jamais besoin de poésie »

Cela faisait déjà un bon moment que Pépère et Paluche avaient regagné l’intérieur avec les trois impromptus et incongrus invités aux accoutrements curieux s’étant présentés sur le porche de leur demeure. Si bien que Junior, qui avait préféré rester à l’extérieur, n’étant pas particulièrement à l’aise en présence d’inconnus, en avait presque terminé avec la corde de bois entamée au matin avec son père et son frère.

Au moment où sa hache sectionna la dernière bûche, une vague de chaleur, qui semblait provenir de la maisonnée, le traversa. Des frissons le parcoururent et qui fit faire un salut militaire a tous les poils de son corps. « Mais qu’est-ce qu’ils peuvent bien fabriquer ? », se demanda Junior.

Pépère, Paluche et les trois convives, qui s’étaient présentés en tant que Charles Baudelaire, poète du passé, Émile Nelligan, poète du présent et Jean-Paul Daoust, poète du futur, étaient tous au salon, un verre de vin à la main, le regard perdu dans le vide.

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Le feu dans le foyer était dans un monologue de crépitements depuis de longues minutes.

Les hommes étaient présents de corps, mais leurs esprits étaient pris dans un voyage temporel guidé par le poète du présent : Nelligan.

La scène qui prenait naissance sous les yeux de Pépère et de Paluche était plus que familière, s’étant tenue le matin même. L’aîné est assis sur son lit, dans la chambre qu’il partage avec ses frères, son cahier de poésie sur les genoux. Il cherche à mettre la touche finale à l’œuvre qu’il avait passé la nuit de Noël à coucher sur le papier.

Pépère n’avait auparavant jamais vu son fils aussi concentré. Celui-ci avait d’habitude un air naïf, rêveur, qui inquiétait son père. Qu’allait-il devenir dans le « vrai monde », lorsqu’il s’en irait pour le pensionnat l’année prochaine ? Soudain, les yeux de Paluche s’illuminèrent et les mots se mirent à courir dans son cahier avant de s’envoler dans la pièce.

Les rimes, les émotions, les métaphores, les images et un peu d’humour tournoyaient dans la pièce à une vitesse folle : le poème de Paluche se transforma en une tempête littéraire qui transcenda les deux voyageurs.

Pépère était sans mots.

Une larme coulait sur sa joue, là où la sueur de l’effort avait laissé une odeur salée quelques minutes plus tôt.

Dans cette bulle, ce rêve, Nelligan avait fait ressentir à Pépère ce qui se passait dans l’esprit de Paluche lorsque ce dernier se vouait à sa passion, lorsqu’il laissait sa plume exprimer ses émotions.

Pépère n’avait jamais été très émotif, encore moins artiste. Il peinait parfois à comprendre son fils aîné. Mais la démonstration de Nelligan avait été très efficace.

À l’extérieur, Junior commençait à se poser des questions. Les invités étaient entrés dans la demeure depuis de longues minutes et plus un son émanait de la chaumière.

Sa surprise fut grande en entrant dans le salon, lorsqu’il trouva les trois poètes ainsi que son père et son frère dans un silence tendu, les regards perdus dans le vide. Son étonnement devint stupéfaction lorsqu’il mit le pied dans la pièce et qu’il se retrouva emporté lui aussi dans le futur et l’imaginaire de Jean-Paul Daoust.

***

C’était la nuit de Noël, une vingtaine d’années plus tard. La maisonnée n’avait presque pas changé depuis que Junior en avait hérité de Pépère, mort à l’ouvrage. « Où sont passés mes cheveux ? » s’exclama Junior, en regardant son futur crâne dégarni, en passant une main inquiète dans son épaisse tignasse de jeunesse.

En entendant les grelots de la carriole des invités, les enfants se ruèrent aux fenêtres pour voir arriver la parenté, venue de Saint-Valérien-de-Milton et de Roxton Pond pour passer le réveillon. Les enfants grimpèrent aussitôt à l’étage pour jouer à des jeux dont eux seuls comprennent les règles ; les plus vieux se livrèrent une bataille de boules de neige et les dames s’affairèrent à préparer le festin qu’ils savoureraient au retour de la messe. « Rien n’a changé, souffla Pépère. Mais où est Paluche ? » Les autres étaient tous présents : Bourdon, Nenette, Junior, Doudoune et les cousins. Mais pas la moindre trace de Paluche.

Les voyageurs furent transportés vers la toute petite chambre où résidait l’aîné, qui avait choisi une vie ecclésiastique. Mais il était seul et malheureux. Dans la pièce exiguë, un lit, un bureau, une bassine et des piles de papiers accumulés. Illuminé par la lueur vacillante d’une chandelle, Paluche était assis au bureau, le dos courbé, à relire les poèmes de sa jeunesse.

« Vous voyez ce que l’avenir réserve à Paluche s’il ne suit pas son cœur. Il sera seul et malheureux, déclara Jean-Paul Daoust. Il est doué, votre aîné. Croyez en lui. »

La pièce se désintégra à mesure que le poète fantôme du futur roulait ses « r ». Junior, Paluche et Pépère reprirent leurs esprits. Les sons du monde réel leur revenaient peu à peu : les cris des enfants jouant à l’extérieur, le bruit du vent, le piaillement des oiseaux et le crépitement du feu.

Pépère s’attendait à se réveiller pour se dire que ce n’était qu’un rêve, mais... les trois poètes fantômes, dans leurs habits de clown, le fixaient du regard.

Bien droit et fier dans son fauteuil, les mains gantées jointes sur ses jambes croisées, Charles Baudelaire le regardait d’un air grave. Dans sa camisole de force, Émile Nelligan lisait le changement que les voyages temporels avaient opéré dans le regard de Pépère. L’inquiétude sur le visage de Paluche retenait plutôt l’attention de Jean-Paul Daoust. Pépère marmonna un faible « merci » dans sa barbe, à l’intention des trois poètes, et étreignit ses fils.

Ils accompagnèrent leurs invités à leur traîneau, qui adressèrent chacun un adieu particulier à Paluche. « Il ne suffit pas d’être savant, mais il faut surtout être aimable », lui lança Baudelaire. Nelligan semblait davantage se parler à lui même en marmonnant « Ah ! comme la neige a neigé ! Ma vitre est un jardin de givre ». Puis ce fut au tour de Jean-Paul Daoust, qui murmura des mots à l’oreille de Paluche qui résonnèrent à jamais dans son esprit : « Le monde a plus que jamais besoin de poésie ».

Le traîneau se mit en marche et emporta avec lui les doutes et les inquiétudes de Paluche et de son père.

Fin