Derniers espoirs pour un travailleur essentiel expulsé

José Francisco Carrera Diaz et sa conjointe Sophie Dionne.

José Francisco Carrera Diaz avait choisi le Québec. Il y a rencontré celle qu’il appelle «la femme de sa vie», déniché un emploi dans un secteur plus qu’en demande, où il se plaît. Dimanche, à moins d’un revirement majeur, il sera escorté, avant de s’envoler pour Mexico. 


«Je ne suis pas un criminel. Je veux juste des opportunités», souffle l’homme de 56 ans une fois l’entrevue terminée, en se dirigeant vers l’imposant camion vert stationné en double dans un petit quartier résidentiel de Val-Bélair. 

Originaire du Mexique, José Francisco — ou Paco —  a une histoire tout sauf ordinaire. Après quelques années aux États-Unis, il raconte avoir été traducteur sur les plateformes pétrolières du golfe du Mexique. 

En 2014, une bande armée l’aurait intercepté, un fusil à la tempe, soutient-il. Ils voulaient qu’il arrange un vol de pétrole. «J’ai vu toute ma vie défiler devant mes yeux, témoigne-t-il. Quand on voit des guns dans les films, c’est divertissant. Mais quand c’est dans la vraie vie, c’est terrifiant. Tout ce que tu peux te dire c’est ‘’Ça y est, c’est là que j’y passe’’». 

Devant sa résistance, la bande criminelle aurait décidé de s’en prendre à sa famille. Alors qu’il travaillait en haute mer, des hommes armés seraient entrés en pleine nuit chez sa sœur. Elle aurait été réveillée par un fusil pointé sur elle, avec ses enfants à genoux au bout du lit, les yeux bandés, raconte Paco. «Ç’a été un traumatisme pour tout le monde», euphémise-t-il.  

Tout le monde a eu la vie sauve, mais la maison de sa sœur aurait été complètement dépouillée. Devant les menaces, le traducteur relate avoir bondi de ville en ville pendant quelques années, sans pour autant réussir à se défaire des menaces et de l’extorsion du cartel. 

En 2018, il s’installe au Canada comme visiteur, puis il dépose une demande comme réfugié.  

Un récit non-crédible, selon Ottawa

Pendant les démarches, Paco a travaillé pour une entreprise de déménagement. Puis, il s'est joint à l’équipe de Sani-Terre, où il assure le ramassage des ordures, notamment à Lévis. 

En 2020, alors que l’audience sur son statut de réfugié approche, le Québec et le monde entier sont frappés par la COVID-19. Dans le brouhaha pandémique, les procédures se sont déroulées par visioconférence. «Ç’a mal été», résume le demandeur. 

Les échanges ont été plus que difficiles entre le juge, le traducteur et M. Carrera Diaz, témoigne sa femme, Sophie Dionne. Trois mois après l’audience, sa demande a été refusée par la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada. Le tribunal considère que son récit «n’a pas établi qu’il y a une possibilité sérieuse de persécution [...] au Mexique». Le couple en appelle de la décision. L’appel a finalement été rejeté en mars 2022. 

Par ce refus, on aurait commandé à Paco de sortir du pays pour recommencer ses démarches. 

«On savait que c’était une possibilité», convient Sophie avec déception. Une fois le jugement rendu, le couple affirme avoir attendu les directives de l’agence des services frontaliers. «On sait qu’il doit partir, mais le Canada a son passeport. On attendait qu’on nous signale la marche à suivre.»

Une expulsion aux graves conséquences

Le 30 août, il est convoqué aux bureaux de l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC), dans le quartier Lebourgneuf. Dès les premiers moments, l’agent responsable de son dossier lui aurait annoncé qu’il n’était plus seulement sommé de quitter le pays, mais qu’il en était formellement expulsé. 

Après avoir reçu le rejet de son appel, Paco avait 30 jours pour quitter le pays. Mais personne ne l’aurait informé, plaident le demandeur et sa femme. «Personne ne nous a appelés, personne ne nous a envoyé de lettre, s’exaspère Sophie Dionne. Même que quand il a été convoqué [par l’ASFC], il était déjà en retard.» 

Contactée par Le Soleil, l’ASFC n’a pas été en mesure de commenter le dossier par souci de confidentialité.

En étant expulsé plutôt que renvoyé, le demandeur serait pratiquement banni à vie du Canada, selon Mme Dionne. «Officiellement, c’est pire que s’il avait été condamné deux fois pour des délits mineurs, analyse-t-elle. Pour une question de délais!» lance la dame en fouillant dans les papiers étendus sur la table du salon. «On est noyé dans la paperasse», commente-t-elle. 

Le couple a l’impression d’avoir été abandonné dans un système tout sauf à échelle humaine. 

Dimanche, Paco et Sophie prendront la route pour Montréal. Une fois à l’aéroport Montréal-Trudeau, des agents devraient attendre l’homme à la porte pour l’escorter jusqu’à l’avion. «Comme un criminel», commente-t-il. Vers 17h, le travailleur devrait décoller en direction de Mexico, là où il n’a pas mis les pieds depuis des années. 

«Je vais être paranoïaque en arrivant là-bas», prédit-il en repensant aux menaces du passé. «Et je vais laisser la femme de ma vie ici, au Canada.»

Consternation chez Sani-Terre

L’employeur de Paco, Sani-Terre, s’indigne de voir un de ses fidèles employés expulsé de telle façon, particulièrement dans un contexte de pénurie de main-d'œuvre. Dans un effort de régulariser sa situation, l’entreprise de collecte résiduelle a même offert un contrat fermé au travailleur. Sans succès.

Le directeur technique de Sani-Terre, Kaven Poulin, peine à croire qu’il perdra ce «collègue apprécié». «Dès qu’il rentre quelque part, tout le monde a un sourire, assure-t-il. C’est quelqu’un de très attachant, qui plaisante beaucoup. C’est un peu le cœur de la compagnie.»

Et Paco est également plus qu’un bon travailleur, jure le haut gestionnaire. «Si je pouvais le cloner, je le ferais. Il est tellement polyvalent, il peut tout faire et ne refuse jamais. C’est tout qu’un atout pour Sani-Terre, une valeur sûre.»

Dans une lettre obtenue par Le Soleil, le cadre de Sani-Terre souligne que «M. Carrera Diaz est un employé nécessaire» pour l’entreprise, et que «sa perte occasionnera un grand vide» dans la compagnie. 

À quelques jours de son départ, le couple espère encore une intervention de dernières minutes. Leurs derniers espoirs reposent au bureau de leur député fédéral, Gérard Deltell, pour obtenir un geste d’urgence.

D’ici là, Paco passera du temps avec sa femme. Mais il passera aussi du temps sur la route : pas question de laisser son parcours. «Il aurait eu complètement raison de demander congé, mais il veut continuer à travailler», conclut Kaven Poulin. «C’est vraiment tout qu’un travaillant, tout qu’un collègue.»