Chronique|

Une saison dans la vie des grands sages

<em>La Création d’Adam</em>, Michel-Ange, 1508-1512

CHRONIQUE / Cette semaine, une grande sage nous a quittés. Un monument des lettres ; une Belle Bête. Un souffle, une inspiration.


Marie-Claire Blais l’immortelle.

De par la portée littéraire de mes réseaux sociaux, j’ai lu beaucoup d’hommages magnifiques écrits tantôt par un écrivain, un journaliste, un amoureux de littérature et de théâtre, ou des admirateurs conquis par leur lecture scolaire percutante d’Une saison dans la vie d’Emmanuel.



Ce qui m’a émerveillée, moi, c’est l’univers. Une sorte d’enveloppe un peu craquante, piquante, avec une touche de merveilleux, de curiosité, de diablotin.

Sans oublier la tendresse dure, l’innocence, l’étrangeté glorieuse, et l’enfance rebelle.

Il me semble que Marie-Claire Blais aurait pu bien écrire n’importe quoi, sur n’importe qui, de la plus banale des choses de la vie à la plus extraordinaire des aventures, tellement elle était l’écriture.

« Nous regardions jaillir de la fumée ces lettres géantes, les o, les l et les c (et quelques notes de musique) que mon père formait de sa bouche ignorante, lui qui ne pouvait pas lire son nom, même écrit en majuscules. Notre père écrivait ainsi des romans, des contes qu’il ne lirait jamais, car de sa pipe sortait l’illustration brumeuse de mes œuvres futures. C’est ainsi que je devins un poète. » (Une saison dans la vie d’Emmanuel, Marie-Claire Blais, 1965)



Et c’est ainsi, un peu grâce à elle et ses mots, que je devins écrivaine.

Marie-Claire Blais à Key West

Célébrer, vivants

Tous ces hommages aussi beaux l’un que l’autre m’ont apporté une réflexion : attendons-nous, comme société, que les grands de ce monde décèdent pour les louanger, les célébrer, les connaître ?

Je connais la timidité, l’humilité, le désir d’ombre et l’ermitage des écrivains. Même moi, ça me gênerait. Mais mon cœur serait irrémédiablement touché.

Sans enlever leur importance aux éloges funèbres, aux écrits posthumes, aux funérailles nationales, et à tout autre hommage rendu suite au décès d’une légende, j’aimerais aussi instaurer des funérailles vivantes.

Des vitailles.

Un événement célébrant l’accomplissement, la contribution, l’œuvre, les amours, l’histoire et le présent des grandes inspirations du Québec. De leur vivant ; quelque part sur leur chemin de vieillesse.



Je souhaite rendre hommage maintenant à Gilles Vigneault, 93 ans, avec discours, victuailles, rassemblements, joies, chansons, écritures.

À Yvon Deschamps. À Robert Charlebois. À Richard Desjardins. À tant d’autres.

J’aurais aimé profiter encore un peu de Michèle Lalonde et de sa verve, sa force et son identité québécoise, avant son décès, le 22 juillet 2021.

Pouvoir lui dire comment Speak White à La Nuit de la Poésie de 1970 m’a atteint au cœur.

Même chose pour Michel Louvain (1937-2021) et Raymond Lévesque (1928-2021). De qui les chansons La Dame en bleu et Quand les hommes vivront d’amour resteront immortelles. Forgeant l’Histoire.

« Quand rien ne presse, on trouve toujours son chemin. » (Une saison dans la vie d’Emmanuel)

J’offre mes plus sincères condoléances à la famille et aux proches de Marie-Claire Blais, et aux autres grands sages disparus en 2021.

Merci pour votre marque au monde.

Vous êtes maintenant de grands vents, qui nous entourent et nous enflamment.