Une journée de répit pour le milieu communautaire

Claudelle Cyr est directrice du Regroupement des organismes communautaires de l’Estrie.

Plus que jamais sollicité depuis le début de la pandémie, le milieu communautaire a besoin de reprendre son souffle. Ses travailleurs s’accorderont un court répit, le 17 février prochain, histoire de « recharger leurs batteries » dans le cadre d’une journée d’actions visant à reconnaître leurs efforts, mais aussi leur épuisement.


« Au cours de la dernière année, nous avons mené trois sondages auprès de nos membres, indique Claudelle Cyr, directrice du Regroupement des organismes communautaires (ROC) de l’Estrie. Ce qu’ils nous ont révélé, c’est que l’épuisement est patent au sein des travailleurs. Ça en est même inquiétant. »

Les organismes communautaires sont les premiers à avoir écopé du délestage dans le milieu de la santé, en récupérant au sein de la clientèle une partie des patients alors dépourvus de services. « On s’est retrouvés à porter le filet social tous seuls alors que nous aussi, on a dû s’adapter à la pandémie et aux mesures sanitaires », explique Mme Cyr



Cette journée de ressourcement s’inscrit dans la campagne nationale annuelle « Engagez-vous pour le communautaire », qui a cours depuis 2016. D’ordinaire réservée à des actions de mobilisation pour faire valoir les revendications du milieu communautaire — un rehaussement du financement à la mission des organismes, le respect de leurs pratiques et des investissements dans les services publics —, cette journée sera différente, cette année, mais symbolisera l’effort collectif auquel se livrent les travailleurs.

La pause que s’accordera le milieu communautaire, sans interrompre les services de première ligne jugés essentiels, sera donc l’occasion pour les travailleurs de « prendre acte de leur propre épuisement », souligne la directrice. « On est épuisés et on a besoin de prendre soin de nous, rappelle celle-ci. On a besoin de recharger nos batteries et de se faire du bien. »

Programmation

En avant-midi, le 17 février, le ROC de l’Estrie et les acteurs du milieu communautaire de cinq autres régions administratives se réuniront par visioconférence pour partager leurs expériences. Le tout sera suivi, en Estrie d’un « No talent show » où chacun sera invité à offrir une prestation dans l’optique de faire rire et de divertir les collègues, histoire de laisser aller un peu de vapeur. La journée se terminera par une conférence de presse, en milieu d’après-midi, où les résultats des fameux sondages seront dévoilés.

Un sondage réalisé par TACT Intelligence-conseil pour la Table nationale des CDC révèle notamment que c’est à travers des cellules de crises intersectorielles formées dans la foulée de la pandémie que le rôle et l’apport des CDC ont été mis en lumière, ce qui leur a permis de trouver en leurs interlocuteurs de nouveaux alliés, des représentants municipaux, des députés, des acteurs du secteur économique local de même que des employés de la santé publique.



«Notre place, au niveau social, est désormais acquise», affirme le directeur général de la CDC Haute-Yamaska, Sylvain Dupont.

« Notre place, au niveau social, est désormais acquise, souligne le directeur général de la CDC Haute-Yamaska, Sylvain Dupont. La crise nous a permis de nous rapprocher avec les élus des autres municipalités de la MRC qui nous connaissaient peu. Je crois qu’à l’avenir, dans d’autres contextes sociaux et communautaires, la CDC va être interpellée. »

« C’est comme si certains avaient découvert que les organismes communautaires assuraient des services essentiels », estime la directrice de la CDC Domaine du Roy, Marie-Josée Savard.

Nouveaux partenaires

Ces liens se sont traduits par davantage de contacts avec les élus, une collaboration plus étroite avec les organismes communautaires membres et l’inclusion de nouveaux, de même que par des partenariats avec des entreprises privées ou des organismes à vocation économique avec lesquels les CDC avaient rarement travaillé.

En effet, indique le sondage, 92,7 % des répondants ont affirmé que la crise sanitaire leur a permis de consolider des partenariats et 82,9 % ont indiqué en avoir développé de nouveaux.

Geneviève Paré est directrice générale du Fonds communautaire des Chenaux.

Par exemple, le Fonds communautaire des Chenaux a mis sur pied un « marché partenaire » avec le Mouvement d’Action Solidaire des Sans-Emploi (MASSE) des Chenaux, où des denrées alimentaires seront offertes à moindre prix aux ménages les moins nantis. « Grâce à une aide financière du gouvernement fédéral dans le cadre de la pandémie, on a les moyens de mettre en place ce nouveau projet avec eux », explique Geneviève Paré, directrice générale du Fonds communautaire des Chenaux.

Au Saguenay-Lac-Saint-Jean, la Maison de la famille Éveil-Naissance a pu créer un fonds pour financer certains achats d’urgence grâce à une aide financière. Elle a du même coup scellé des partenariats avec plusieurs commerces locaux où des cartes-cadeaux ont été achetées puis offertes à des familles dans le besoin. Une autre entente, cette fois avec des boutiques à prix modique, a permis à une intervenante d’accompagner des familles pour l’achat de vêtements de première nécessité. Près de 70 familles ont jusqu’à présent pu profiter de ce coup de pouce financier.



« Ce qui est merveilleux, c’est que ce fonds d’urgence va perdurer puisque nous sommes parvenus à dégager des fonds pour le pérenniser », se réjouit la directrice générale Isabelle Marcoux. Les modalités d’application de cette entente restent à peaufiner, mais déjà, on souhaite que d’autres partenaires se joignent à l’initiative.

En outre, plus de neuf répondants sur 10 ont signifié que la crise a forcé leurs partenaires à redéfinir leurs priorités. « J’ai pris part à une cellule de crise mise en place par la MRC de la Haute-Yamaska. À une occasion, j’ai fait remarquer au groupe que les préoccupations s’articulaient particulièrement autour de la relance économique des entreprises et de la conservation d’emplois, ce qui était important, mais qu’on oubliait les humains qui occupaient ces emplois et qui faisaient rouler ces entreprises. Toute la question de la santé mentale et physique a été ramenée au cœur de nos échanges », indique Sylvain Dupont.

Au Saguenay-Lac-Saint-Jean, la Maison de la famille Éveil-Naissance a pu créer un fonds pour financer certains achats d’urgence grâce à une aide financière, se réjouit la directrice générale Isabelle Marcoux.

« Courroies de transmission »

Les CDC ont agi à titre de point central de transmission de l’information. Pour Mme Paré, la CDC des Chenaux est une « courroie de transmission » incontournable depuis le début de la pandémie. « C’est toujours par là qu’on apprend les nouvelles informations, les nouvelles mesures », énumère-t-elle.

Grâce à ce partage d’information, les liens entre les différents organismes communautaires d’une même région se sont aussi resserrés durant la crise sanitaire. « On pouvait mieux référer notre clientèle à d’autres. C’est aussi comme ça que j’ai appris qu’un autre organisme achetait des fournitures scolaires. Comme on avait aussi besoin de le faire, plutôt que de dédoubler le travail, on leur a offert le montant qu’on prévoyait investir afin qu’ils s’en occupent », dit Mme Marcoux

Les CDC ont également usé de tous leurs moyens pour faire rayonner le travail de leurs membres alors que ceux-ci étaient plus utiles que jamais.

Le sondage relève que les médias sociaux (95 %) et les médias d’information locaux (67,5 %) étaient les moyens de communication par excellence.

« Il a fallu trouver des méthodes pour communiquer rapidement et efficacement, souligne Jean Brouillette, directeur de la CDC des Chenaux. Avec les médias sociaux et les visioconférences, nous avons établi des liens plus rapidement et plus fréquemment, ce qui a contribué à les solidifier. Cet esprit de solidarité a fait en sorte qu’on a tous pu s’adapter plus rapidement pour continuer d’offrir des services essentiels à une population qui en avait besoin. »

Jean Brouillette est directeur de la CDC des Chenaux.

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DES TRAVAILLEURS À BOUT DE SOUFFLE

Même si les liens entre les acteurs du milieu communautaire et le reste de la communauté se sont resserrés, la crise de la pandémie a aussi contribué à fragiliser les organismes, déjà aux prises avec un manque de ressources.

« Le sondage visait à obtenir une vision globale du terrain et ç’a confirmé nos impressions selon lesquelles les organismes ont besoin d’aide », remarque Martin Boire, directeur général de la Corporation de développement communautaire (CDC) de Longueuil.

En effet, souligne celui qui est également président du conseil d’administration de la Table nationale des CDC (TNCDC), l’isolement et la détresse sont palpables chez plusieurs travailleurs des organismes, qui sont déjà « épuisés et débordés ». « Normalement, je suis témoin de ce niveau d’épuisement en décembre », illustre M. Boire.



Martin Boire est président du conseil d’administration de la Table nationale des CDC

« Les gens parlent déjà de la deuxième vague, mais nous, on ressent encore le ressac de la première, ajoute-t-il. En ce sens, les CDC vont être encore interpellées pour leur apporter du soutien. »

« Il y a eu un impact réel de la crise sur le personnel et sur nos offres de services, confirme Sylvain Dupont, directeur général de la CDC Haute-Yamaska. Les travailleurs du communautaire subissent des contrecoups psychologiques. »

Plusieurs CDC ont d’ailleurs dû mettre en place de la formation spécifique pour prévenir l’épuisement, un programme d’aide aux employés et offrir du soutien psychologique aux employés des organismes communautaires, révèle le sondage.

Parmi les services ayant dû être développés par les CDC pendant la crise, le soutien technique et l’accompagnement arrivent au premier rang (70,5 %), suivi de la création de cellules de gestion de crise et de la mise en place d’outils et d’activités (ex æquo à 22,7 % chacun). Une CDC sur cinq (20,5 %) a aidé ses membres à acquérir de l’équipement de protection, et 13,6 % ont offert du soutien psychologique ou mis sur pied un programme d’aide aux employés.

« Au printemps, on a tenu des cafés-rencontre de façon hebdomadaire pour briser l’isolement de nos membres et les soutenir. On sentait leur fragilité, leur anxiété, leur détresse. Il y a des organismes qui ont leurs locaux dans les bâtiments municipaux, qui ont été fermés au début de la pandémie. Du jour au lendemain, nos organismes sont devenus des sans-abris et n’étaient pas prêts à passer au télétravail », relate Marie-Josée Savard, directrice générale de la CDC Domaine du Roy, à Roberval.

Manque de bras

Avant même de subir la pression supplémentaire engendrée par la pandémie, les organismes communautaires étaient aux prises avec un manque de main-d’œuvre qui limitait leur champ d’action. « Cette pénurie est loin de s’être résorbée avec la COVID, bien au contraire, relève M. Boire. Dans les premières semaines de la pandémie, des organismes ont dû se priver de plusieurs bénévoles qui, pour éviter de propager le virus ou l’attraper, sont restés chez eux. »

« C’est aussi le cas si un travailleur attrape la COVID ou qu’il doit rester à la maison parce que son enfant ne peut pas aller à l’école : sa charge de travail repose sur les épaules de ses collègues en place » poursuit le directeur. Heureusement, certaines mesures d’aide financière d’urgence ont permis à des organismes d’embaucher. Mais ce n’est pas assez. »

Plus de la moitié des CDC se sont impliquées dans la prestation de services directs à la population. Parmi ceux-ci, le soutien pour l’aide alimentaire (56 %), l’accompagnement personnalisé (32 %) et l’aide au financement et au recrutement (12 %), indique l’enquête.

« Il ne faut pas oublier les problématiques en santé mentale, la sécurité alimentaire, le transport et les autres domaines d’interventions du communautaire. Ces réalités-là n’ont pas disparu pendant la pandémie », rappelle Jean Brouillette, directeur de la CDC des Chenaux.

Le nerf de la guerre

Le financement demeure le nerf de la guerre. Même si le gouvernement a débloqué des fonds pour soutenir l’action des organismes, ceux-ci pourraient se retrouver affaiblis par une diminution importante de leurs autres sources de revenus.

« Beaucoup de nos organismes dépendent d’ateliers et d’autofinancement, rappelle M. Dupont. Beaucoup des activités prévues ont été annulées, ce qui a un impact sur l’avenir de ces organismes. »

Plusieurs dirigeants d’organisme redoutent une diminution de leur financement le printemps prochain, moment où l’aide financière sera déterminante pour la suite des choses, confie Martin Boire.

« Souvent, la grande partie des budgets des organismes vont en salaires. Si on diminue leur financement, c’est parfois un employé dont on doit se passer », note le président de la TNCDC, rappelant que toute coupe dans le financement des organismes entraîne des « choix douloureux » alors que les besoins en services sociocommunautaires ne vont que croître tant que durera la pandémie.

Marie-Josée Savard, elle, préfère demeurer optimiste. « On peine déjà à se maintenir à flot avec les budgets actuels, dit-elle. Mais j’espère toujours que le gouvernement a réalisé le rôle essentiel du communautaire pendant la pandémie et qu’il ajustera son financement en conséquence. »

Marie-Josée Savard est directrice générale de la CDC Domaine du Roy.

«Il existe très peu de recherches et de données sur l’action communautaire autonome, et encore moins réalisées par et pour les gens du milieu», souligne Caroline Toupin, coordonnatrice du Réseau québécois de l’action communautaire autonome (RQ-ACA), qui est derrière la création de l’Observatoire de l’action communautaire autonome (OACA), en partenariat avec Table nationale des Corporations de développement communautaire (TNCDC).

Un «projet ambitieux», reconnaît le président de celle-ci, Martin Boire, qui vise à la fois à documenter les impacts du contexte pandémique sur toutes les sphères d’activités du communautaire, que ce soit son financement, son militantisme, ses actions populaires et la défense des droits des personnes les plus vulnérables, mais aussi à mettre en lumière le rôle important que les organismes ont joué durant la crise et à identifier les besoins qui existaient avant celle-ci ou qui en découlent.

«Les attentes et les besoins étaient grands bien avant la COVID et ça n’est pas allé en diminuant, a souligné M. Boire, également directeur général de la CDC de Longueuil. On espère que le nouveau plan d’action du gouvernement pour le milieu communautaire tiendra compte de notre nouvelle réalité afin qu’on puisse être encore là, si une autre crise arrive.»

Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale Jean Boulet avait annoncé un financement gouvernemental de 175 000$ pour l’initiative, quelques minutes plus tôt lors de la conférence de presse virtuelle annonçant la création de l’Observatoire. Les activités de ce dernier seront aussi soutenues par la Fondation Lucie et André Chagnon et la Fondation Béati.

Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet.

Les constats des recherches menées par l’Observatoire influenceront certainement le futur Plan d’action gouvernemental en matière d’action communautaire (PAGAC) afin que celui-ci soit véritablement en phase avec la réalité vécue par les travailleurs sur le terrain et les besoins de leurs clientèles, a assuré le ministre.

«La plupart des problématiques ont été accentuées par la pandémie, a-t-il reconnu. Les organismes ont su réorganiser rapidement leurs services pour poursuivre leur mission d’être présent pour les populations vulnérables, et il est important pour moi d’accompagner les organismes dans leur adaptation à de nouvelles réalités. C’est pourquoi je garde le cap pour le futur plan, qui reverra le mode de financement des organismes et qui veillera à reconnaître ceux-ci à leur juste valeur.»

D’un autre côté, ces conclusions permettront aux acteurs du milieu communautaire d’être encore plus conscients du contexte dans lequel ils oeuvrent et ils pourront développer de nouveaux outils pour s’adapter à ce nouveau climat de travail, estime le ministre.

Le directeur général de l’Adoberge Jonathan Dussault.

Toujours plus vulnérables

Ce besoin d’information existe depuis longtemps, et la pandémie a révélé l’importance de bien documenter les contrecoups subis par les organismes.

Par exemple, l’Adoberge a été contrainte de fermer ses portes alors que son rôle est de fournir une ressource en hébergement pour des adolescents qui traversent une période difficile. «On a revu nos services de A à Z et tout bonnement, ce sont plus de 200 contacts qu’on a faits à distance avec les jeunes», illustre le directeur général Jonathan Dussault.



Celui-ci n’a pas manqué de souligner le sous-financement qui empêche des organismes comme le sien de développer leur offre de services. «Ça fait très longtemps qu’on souhaite offrir un service post-hébergement à nos anciens, pour voir comment ça va et leur offrir du soutien si nécessaire, indique M. Dussault. Malheureusement, ça ne cadrait pas avec l’aide d’urgence qui était disponible. Sans financement, on ne pourrait jamais offrir ce service-là à long terme et c’est inutile de le lancer seulement pour quelques mois.»

Martin Boire, président de la Table nationale des Corporations de développement communautaire

Qui plus est, les organismes sont embourbés par la charge administrative liée à la reddition de compte auprès des différents bâilleurs de fonds. «Ça n’a pas de sens que des organismes comme nous doivent, année après année, partir à la recherche de 50% de leur financement», a martelé le directeur général, qui craint pour la survie de certains organismes privés de leurs activités de financement en raison de la pandémie.

Tout ça accroît le risque d’épuisement des travailleurs du communautaire, habitués de faire plus avec moins. Cela rejoint aussi les résultats d’un sondage dévoilés la semaine dernière dans les journaux regroupés au sein de la Coopérative nationale de l’information indépendante et selon lesquels les travailleurs du milieu communautaire étaient épuisés. Les crises font toujours reculer les droits des personnes vulnérables, en plus de renforcer les inégalités, estime quant à elle Marielle Bouchard, salariée de de l’organisme Rose du Nord.

La prestation de base d’aide sociale ne couvrant pas les besoins essentiels, les bénéficiaires de l’aide de dernier recours ont dû faire des choix douloureux face à la flambée des prix des denrées et des produits hygiéniques pendant la pandémie. «Ces gens-là ont dû soit absorber la hausse des prix sans être compensés, soit se priver de choses dont ils ont besoin au quotidien», a laissé entendre l’intervenante.

Soutien mieux ciblé

Selon M. Boire, les résultats des recherches menées par l’Observatoire feront en sorte que le soutien aux organismes communautaires sera mieux ciblé.

En ce sens, un premier volet du projet consistera en un sondage lancé vendredi par l’Institut de recherche et d’information socio-économiques, en parallèle duquel un court questionnaire sera envoyé aux quelques 4000 instances de l’action communautaire autonome. Le Groupe de recherche interuniversitaire et interdisciplinaire sur l’emploi, la pauvreté et la protection sociale (GIREPS) s’impliquera pour sa part à déterminer les impacts de la pandémie sur les conditions de travail des acteurs du milieu communautaire alors que l’Observatoire québécois des inégalités documentera les effets de la crise sur les inégalités sociales.

Des groupes de discussion et des entrevues seront ensuite menés au cours de l’hiver. Le processus culminera du 22 au 24 mars avec la tenue du forum virtuel Voir grand, où seront partagés les premiers fruits des recherches de l’Observatoire et de ses partenaires.

Les travaux s’articuleront en fonction de deux approches, indique-t-on, soit l’approche féminine intrinsèque — parce que les femmes sont plus susceptibles de faire partie de la clientèle vulnérable des organismes, mais aussi d’y oeuvrer; tout comme les personnes racisées et immigrantes — et l’approche «par et pour le milieu», c’est-à-dire en impliquant de très près les sujets de la recherche à toutes les étapes du processus.

À la manière d’une chute de dominos, l’affaiblissement des autres maillons de la société fait en sorte d’accentuer la pression sur les épaules du milieu communautaire, souvent le dernier rempart de la population quand celle-ci connaît la précarité. «C’est déjà très lourd sur les organismes de supporter les services à la population, mentionne Sylvain Dupont. Ça va être certainement plus pesant, mais on ne sait pas encore comment.»

Le directeur général de la Corporation de développement communautaire de la Haute-Yamaska est d’avis que les organismes de soutien en santé mentale risquent d’être les plus sollicités à court et moyen terme. «C’est vraiment au niveau de la santé mentale des gens que ça va se jouer, estime-t-il. La crise se prolonge, et le couvre-feu, c’est une nouvelle mesure qui fait mal.»



Pression accrue

Qui plus est, plus la crise s’étire et plus les organismes seront sollicités. «Pour nous, qu’il y ait plus ou moins de restrictions, ça ne change rien, explique Tammy Blackburn, agente de soutien au Centre d’action bénévole de Cowansville. On doit continuer d’offrir nos services et de fonctionner, alors ça ne changera pas grand-chose. Malgré tout, on ressent une pression quand même, davantage vis-à-vis le fait que si elle continue de croître, on ne pourra pas répondre à toute la demande.»

Si le CAB de Cowansville peut continuer sur la générosité accrue de son milieu et par l’implication d’un plus grand nombre de bénévoles depuis l’invitation du premier ministre François Legault, comme c’est le cas de bon nombre d’autres organismes, le milieu communautaire est conscient qu’il ne pourra jamais conjuguer avec des ressources illimitées.

«Pour nous, le confinement signifie le prolongement de la fermeture de notre magasin général qui, quand tout va bien, nous permet d’être autosuffisants à 74%, élabore Éric Vachon, porte-parole de SOS Dépannage. La santé du magasin est ce qui nous permet d’améliorer nos services, mais on doit le fermer pour encore plusieurs semaines. Heureusement, on est choyés d’être dans un bassin de population qui nous soutient constamment et de pouvoir compter sur des partenaires de longue date. Mais plus la pandémie perdure et plus elle fait de victimes collatérales, alors on se demande si la population sera toujours au rendez-vous.»

«La pandémie a ajouté un grand stress, y compris un stress financier, sur les épaules de beaucoup de gens, poursuit-il. On voit plein de nouvelles personnes au chômage ou sans-emploi, qui viennent à la banque alimentaire pour une première fois. Est-ce que la demande va exploser ou les gens ont eu le temps de s’adapter?»

Le directeur général de la Corporation de développement communautaire de la Haute-Yamaska Sylvain Dupont est d’avis que les organismes de soutien en santé mentale risquent d’être les plus sollicités à court et moyen terme.

Le porte-parole plaide pour que le gouvernement soutienne plus les entreprises locales et les commerces de proximité, faute de quoi encore plus de gens basculeront dans la précarité financière. «Ces commerces-là, pour beaucoup, comptent parmi nos donateurs et on ne voudrait pas les voir devenir des bénéficiaires de nos services. Leur élastique est étiré au maximum actuellement. Des histoires de drames humains, on en entend beaucoup ces temps-ci», dit-il.

Un couvre-feu qui suscite des interrogations

Parmi les mesures qui ont surtout fait réagir les intervenants du milieu communautaire, le couvre-feu en a laissé plusieurs dubitatifs, particulièrement à propos de l’intervention policière face aux itinérants qui n’ont nulle part où s’abriter.

Questionné sur le sujet en point de presse, le premier ministre François Legault avait répondu que des places seraient trouvées pour ces personnes sans domicile fixe, une affirmation qui fait sourciller ceux qui travaillent quotidiennement avec elles.

«Chaque année, c’est un casse-tête de trouver des places pour des sans-abri, et ce, sans couvre-feu. Si c’était aussi simple que ce que le premier ministre semble croire, ça ferait longtemps qu’on aurait réglé le problème, lâche Kim Verreault, coordonnatrice du Groupe Actions Solutions Pauvreté de la Haute-Yamaska. À mes yeux, c’est un voeu pieu de quelqu’un qui n’est pas sur le terrain.»

«Le problème avec l’itinérance, c’est qu’il n’y a pas suffisamment de places actuellement, ajoute Éric Vachon. Alors c’est particulier que le premier ministre dise qu’il va en trouver alors que le communautaire est constamment en train d’en chercher.»

«Je ne sais pas trop ce que le premier ministre a voulu dire, mentionne Sylvain Dupont. Pour nous, quand il n’y a plus de place, il n’y a plus de place.»

Plusieurs intervenants ont communiqué avec le service de police pour s’assurer que les personnes en situation d’itinérance, qui n’ont de toute façon pas les moyens de s’acquitter des amendes pouvant aller de 1000$ à 6000$ dont a fait mention le gouvernement, bénéficient de la clémence des patrouilleurs. «De toute façon, les personnes en situation d’itinérance sont pour la plupart connues à Granby bien qu’il y en ait de nouvelles qui sont arrivées sur le territoire dans la foulée de la pandémie, relate Mme Verreault. J’ose souhaiter que les policiers feront preuve de discernement.»

La fermeture prolongée de son magasin général prive SOS Dépannage de près des trois quarts de ses revenus habituels, indique son porte-parole Éric Vachon.

Dans un point de presse tenu jeudi, le directeur du Service de police de la Ville de Granby, Bruno Grondin, a confirmé qu’une concertation continue existe avec le milieu communautaire et la municipalité afin de soutenir les gens aux prises avec des problèmes de santé mentale ou en situation d’itinérance plutôt que de les punir. «On continue à faire le même travail, c’est-à-dire d’intervenir auprès de ces personnes-là d’abord pour les aider», a-t-il indiqué.