«Ça ne nous aide pas»

Pour le théologien Guy Durand, les récentes prises de position du pape Benoît XVI risquent d'accentuer le fossé qui sépare l'Église de ses fidèles.

Les fidèles ont déserté les églises, l'enseignement religieux catholique a été sorti des écoles et les prêtres sont de plus en plus âgés, faute de jeunes désireux d'embrasser la vocation sacerdotale. Plus le temps passe, plus le fossé semble s'agrandir entre les valeurs de notre société moderne et les dogmes promus par le Vatican. Chose certaine, les récentes prises de position du souverain pontife Benoît XVI suscitent de vives réactions et ne laissent présager aucun rapprochement entre les brebis égarées et l'Église catholique.


«Le pape se doit parfois d'être en désaccord avec les courants et les modes, de proposer des valeurs différentes de celles des gens, indique Guy Durand, théologien spécialisé en éthique religieuse et résidant de Dunham. Mais les dernières positions de Rome démontrent beaucoup d'insensibilité.»

 



Selon M. Durand, qui a enseigné la théologie à l'Université de Montréal pendant plus de 30 ans, l'intransigeance du pape Benoît XVI ne fait qu'accélérer la séparation entre l'Église, la communauté des croyants comme il l'appelle, et ses dirigeants.

«On a fait fi des valeurs de compassion transmises par l'Évangile, déplore-t-il. Quand on condamne une fillette de neuf ans qui a été victime de viol, que l'on excommunie sa mère et les médecins qui l'ont avortée prétextant qu'il faut préserver la vie à tout prix, on fait fausse route. Ces gens-là avaient besoin d'aide, pas d'être condamnés.»

Sans critiquer directement la position de la curie romaine sur ce triste cas survenu au Brésil, Claude Lamoureux, curé de la paroisse Saint-Joseph de Granby, reconnaît que l'exclusion des personnes impliquées dans ce drame n'était pas indiquée.

«Quelle maladresse, lance-t-il. Si on voulait faire passer le message de la primauté de la vie, on s'y est pris d'une bien mauvaise manière. Voilà un bel exemple de situation où la compassion et la loi de l'Évangile devraient avoir préséance sur le droit canon.»



Yves Delisle, curé à la paroisse Saint-Romuald de Farnham, se fait aussi critique à propos de cette histoire.

«C'est évident que ça ne nous aide pas dans notre travail, pense-t-il. Ce sont des décisions qu'on a de la difficulté à comprendre ici, au Québec. Au Brésil, ils sont chrétiens à l'extrême. Mais je dirais que ce qui se passe là-bas, en Afrique ou à Rome ne ressemble pas beaucoup à ce qui se passe ici, sur le terrain.»

Préserver la vie

Si le pape veut faire de la préservation de la vie sa plus grande préoccupation, il ne devrait pas décourager le port du condom comme il l'a fait cette semaine, pense Guy Durand.

«On n'empêchera pas les gens d'avoir des relations sexuelles, fait-il valoir. Si l'on peut éviter la transmission de maladies et sauver des vies grâce au port du condom, il ne faut pas l'empêcher. C'est beaucoup plus moral de porter un condom que de transmettre une maladie mortelle comme le SIDA.»

À ce sujet, Claude Lamoureux se fait beaucoup plus nuancé. Selon lui, les médias n'ont pas donné suffisamment d'importance au reste du message lancé par le pape lors de son passage en Afrique, une terre ravagée par le SIDA.



«Ce n'est pas à l'Église de faire la promotion du port du condom, dit-il. Le pape s'est employé à promouvoir l'inclusion des personnes atteintes du SIDA au sein de leur communauté, à remercier les communautés religieuses qui oeuvrent auprès des malades, mais aucun média n'a fait état de ça.»

Manque de jugement

À contrecoeur, M. Durand soutient que l'appui à l'excommunication des médecins brésiliens, la critique du port du condom au Cameroun et de la réintégration d'un évêque britannique négationiste au sein de l'Église, sont le fruit d'un manque de jugement de la part de Benoît XVI.

«Il n'y a pas de doute que ses positions plaisent davantage aux chrétiens fondamentalistes ainsi qu'aux églises africaines et sud-américaines plus traditionalistes et où les fidèles sont de plus en plus nombreux, qu'aux personnes ayant des valeurs libérales», dit-il.

Yves Delisle estime pour sa part que les décisions prises à Rome suivent une application rigoureuse et intellectuelle du droit canon alors que ce qui se passe au sein des paroisses, entre croyants, est plus affaire de coeur et de conviction.

«C'est évident qu'il y a beaucoup de gens que je côtoie qui, comme moi, sont en désaccord avec ce qu'a dit Benoît XVI, confie-t-il. Mais ils finissent par me dire: 'Il peut bien faire ce qu'il veut à Rome, moi, je m'arrange avec mon Dieu'.»

En revanche, si le Vatican n'opère pas un changement de cap au plus vite, Guy Durand craint que la rupture ne soit définitive entre les gens dont la foi est émoussée et les tenants de leur religion.

«Si ça continue ainsi, il faudra beaucoup de temps pour recréer le climat de confiance au sein de l'Église, déplore-t-il. En fait, il faudra bien plus qu'un nouveau pape pour freiner la tendance.»



Le théologien espère donc que prêtres, évêques et cardinaux s'élèvent contre les diktats du Vatican et dénoncent l'attitude rétrograde de Benoît XVI.

«Sinon, le fossé va continuer de s'agrandir», craint-il.